Des mages en quête d'un nouveau roi ...
 
 

 

En période de Noël, il est difficile d'échapper à tous ces personnages que l'on retrouve dans les crèches des églises et familiales ou les décors utilisés par les marchands pour créer une forme de "magie" de Noël qui est devenue, au fil du temps, une "magie" de la consommation pour beaucoup. C'est une manière de marquer l'événement... Mais laissons cela et intéressons-nous à ces étranges personnages que les évangiles appellent "des mages venus d'Orient".

Matthieu est seul à raconter l'événement (Mt 2, 1-12). Voici ce qu'il dit :

«Jésus était né à Bethléem en Judée au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : “Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui.»

Remarquons tout de suite la sobriété du texte évangélique. Il n'est question que de "mages venus d'orient". La tradition chrétienne, très friande de détails, en fera des rois, fournira leur nombre et leur donnera même des noms : Gaspard, Melchior et Balthasar. Ces trois rois deviennent, au pied de la crèche les représentants de tous les peuples de la terre, que l'on a longtemps classé d'après leur couleur de peau (jaune, blanc et noir). La fête des Rois ou fête de l'Epiphanie est ainsi devenue la grande fête des peuples qui se rassemblent autour du petit roi des Juifs, et le reconnaissent comme leur roi.

Arrêtons-nous maintenant à la démarche des mages ! Leur comportement met en valeur un aspect toujours actuel dans la démarche de toute personne qui se met en quête de Dieu. Pour moi en effet, ils symbolisent au mieux ces personnes qui entreprennent une démarche spirituelle et que j'appelle : "des chercheurs de Dieu".

Qui sont ces mages ?

Le texte est plutôt discret. Il ne parle que de mages venus d'Orient. Il n'est nullement question de rois mais plutôt de sages ou d'astrologues habitués à scruter le ciel pour tenter d'y découvrir et d'interpréter les signes du temps présent ou à venir. Leur origine n'est guère plus précise. Ils viennent d'Orient, cette partie du monde qui est à l'est de la Palestine et qui va de l'Arabie aux confins de la Perse antique. Même si cela peut venir titiller notre imagination et donner libre cours à nos spéculations, l'important est ailleurs. L'évangéliste anticipe, d'une manière symbolique, un fait qui se vérifiera plus tard, lorsque la foi chrétienne commencera à se répandre parmi tous les peuples de la terre connue à l'époque. Et la démarche des mages devient tout-à-coup emblématique. Elle définit en quelque sorte celle de toute personne qui cherche à connaître ou découvrir le visage de Dieu révélé en Jésus de Nazareth. C'est à ce niveau-là que ce texte peut interpeller un monde où beaucoup "scrutent leur ciel" pour tenter d'y découvrir le sens de leur vie.

La démarche des mages

Le cheminement effectué par les mages est particulier : ils ont vu un signe dans le ciel et pensent – conformément à une très vieille conception antique – à une naissance suffisamment importante pour les mettre en route. Ils cherchent du côté de la tradition juive et viennent directement à Jérusalem. Comme ils pensent à une naissance royale, ils frappent à la porte du roi Hérode, ce potentat sanguinaire qui a fait tuer plusieurs de ses propres enfants par peur d'être dépossédé par eux de son pouvoir...

La question est posée : Où est né le roi des Juifs, qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l'Orient et nous venons lui rend hommage... On ne peut pas dire qu'ils frappent à la bonne porte. Sans s'en douter ils déclenchent un processus qui aboutira à un affreux massacre. Mais Hérode est rusé, il feint de s'intéresser à ce que disent les mages pour des motivations très différentes; il consulte les grands-prêtres et les scribes et finit par obtenir un oracle du prophète Michée qui parle de Bethléem comme du lieu d'où sortira le chef qui conduira Israël. Rien de très précis; l'interprétation est ouverte. Hérode livre à ces mages la seule indication dont il dispose et les invite, à leur retour, à venir lui faire part de leur découverte pour que lui aussi, dit-il, puisse aller lui rendre hommage.

Curieusement, à Jérusalem, l'étoile disparaît aux yeux des mages, comme pour leur signifier qu'ils font fausse route. Pourtant, ils ne se découragent pas; ils croient au signe qu'ils ont vu, alors que du côté du Temple et des théologiens, personne ne les prend au sérieux, ils s'accrochent à l'oracle prophétique de Michée et décident d'aller plus loin. Ils prennent la route de Bethléem et l'étoile luit à nouveau devant eux ou dans leur coeur, les confortant dans une démarche qui les conduit jusque auprès de l'enfant. Ils cherchaient un fils de roi dans une demeure royale, ils trouvent un enfant et sa mère, dans une humble demeure. Le signe donné aux bergers – un enfant emmailloté et couché dans une mangeoire de petit bétail – est du même ordre que celui qui est donné aux mages. Le contraste est immense entre le titre donné à l'enfant et la réalité de celui qu'ils rencontrent. Comment voir le futur Roi des Juifs, dans un décor aussi pauvre, humble ou insignifiant ? Les mages font le pas de la foi. Ils se prosternent et lui offrent les présents qu'ils avaient préparés pour lui, de l'or, de l'encens et de la myrhe. Et dans le même temps, ils comprennent que cet enfant inaugure un chemin nouveau d'accès à Dieu. Pour rentrer chez eux, ils prennent cet autre chemin qu'ils ont découvert auprès de lui.

Le sens d’un récit

Le récit des mages ne serait-il qu’une «belle histoire» qui va bien avec le cadre des célébrations de Noël ? Quel est son degré d’historicité ? Lorsqu’on lit la Bible, il faut se souvenir que l’auteur d’un texte ne fait pas un traité de théologie ni une étude historique. Il cherche à communiquer quelque chose à son lecteur en lui racontant une histoire qui utilise le langage symbolique de la Bible. Ces mages préfigurent la foule des hommes et des femmes, venus du monde gréco-romain, et qui composeront, peu à peu, la majorité des fidèles de Jésus Christ. Leur démarche de foi avec ses étapes est emblématique de toute démarche croyante : mise en route hors de leur pays ou de leur propre tradition, passage par les Ecritures prophétiques, poursuite de leur quête, loin du palais d’Hérode, et découverte d’un Dieu caché, dans le visage d’un enfant. Il faut accepter de se laisser surprendre et de marcher hors des sentiers battus et encombrés de toutes les fausses idées que l’on se fait sur Dieu.

Pour conclure, je vous propose de garder en mémoire trois thèmes symboliques : le chemin, l'enfant-roi et l'étoile :

  • Tous les personnages biblibliques, depuis Abraham jusqu'aux disciples de Jésus, en passant par les mages, sont d'abord des voyageurs. Ils commencent tous par prendre un chemin plus ou moins long qui les conduit jusqu'à la rencontre. Rien ne tombe du ciel comme par enchantement. La vie spirituelle commence par un cheminement qui n'exclut pas les moments de fulgurance, mais peut durer longtemps. La route des mages me fait penser à ce travail personnel nécessaire à toute personne qui cherche à décrypter le sens d'un signe perçu. Il suppose une recherche avec "les outils" dont on dispose, un passage par Jérusalem et une plongée dans les Ecritures.
  • Celui qu'ils cherchent, les mages l'appellent le Roi des Juifs ou le Roi-Messie dont tout le monde attend la venue. Ils commencent par le palais d'Hérode, n'imaginant pas trouver ailleurs un enfant-roi. Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils se voient renvoyés vers une obscure cité du clan de Juda, Bethléem. Ils acceptent de quitter leurs premières convictions, se remettent en route, sans trop savoir où ce renseignement les conduira. Ces hommes "avancent dans la foi". Ils font confiance à la Parole trouvée dans les Ecritures et à leur propre intuition intérieure. Ils vont jusqu'au bout de leur quête, sans se décourager et lorsqu'ils rencontrent "l'enfant et sa mère", ils reconnaissent en lui le roi qu'ils imaginaient trouver dans le palais d'Hérode. Cela suppose de leur part une véritable conversion.
  • Et l'étoile, me direz-vous ? Inutile de consulter les manuels d'astronomie pour essayer de repérer quel phénomène particulier a pu se produire à l'époque dans le ciel. Pour l'évangéliste, l'étoile est le symbole du signe qui traverse une existence humaine, un signe qui passe sans être remarqué ou alors qui suscite une réaction et déclenche une mise en route . Cela peut commencer par un événement, la rencontre d'une personne, une parole entendue ou une brusque prise de conscience. Le signe marque le début d'une histoire qui conduit à la rencontre avec Celui que nous appelons Dieu ou l'Indicible ou le Source de l'Amour et de la Vie. Pour le chrétien que je suis, cette rencontre passe par la découverte de Jésus, l'enfant-roi honoré comme Messie de Dieu par les mages. Il revient à chacun, s'il le désire, de découvrir son visage et le chemin qu'il propose à l'humanité.

Fribourg, janvier 2010

Roland Bugnon