Un gentilhomme devenu prêtre mendiant :

Claude Poullart des Places

 

 Le rôle et l'action dans l'histoire de François Libermann sont liés à ceux d'un jeune Breton qui vécut 150 ans avant lui : Claude François Poullart des Places. Le contexte dans lequel vécut le gentilhomme breton n'aurait pu être plus différent de celui qui entoure l'enfance et la jeunesse du fils du rabbin de Saverne.  Claude est né à Rennes (Bretagne) en 1679 de parents fortunés liés à la noblesse de la région. Dès l'âge de 15 ans, il avait achevé ses études classiques. C'est de ses années d'études que date son amitié pour saint Grignion de Montfort, de six ans son aîné, amitié qu'il conserva toute sa vie et qui devait influencer profondément l'existence de l'un aussi bien que de l'autre. Après deux années de droit à Nantes et à Paris, Claude obtient sa licence d'avocat ; ses parents le destinent à la carrière de conseiller au Parlement de Rennes. Ils lui ont même déjà fait tailler une « robe de palais ». Il s'en revêtit, se regarda dans la glace, puis l'enleva et annonça à ses parents stupéfaits qu'il ne pratiquerait jamais la magistrature, mais qu'il allait entreprendre des études en vue de la prêtrise. 

Il se rendit à Paris et s'inscrivit, non pas à la Sorbonne, bien qu'il eût toutes les qualifications pour y faire ses études théologiques, mais à l'école de théologie des jésuites rattachée au collège Louis- le-Grand, où il estimait que l'enseignement prodigué était plus sûr. Nous avons quelques notes personnelles révélatrices laissées par Claude sur cette période de sa vie. De sa longue recherche de la volonté de Dieu sur lui, surgit la conviction qu'elle se trouvait dans un engagement total en faveur des étudiants ecclésiastiques pauvres, privés de nourriture et d'abri. Pour eux il ira mendier à la porte des couvents. Il sera surtout leur guide spirituel sur la voie du sacerdoce.

A 24 ans, alors qu'il n'était lui-même pas prêtre, Claude rassembla autour de lui douze compagnons; ensemble ils assistèrent à la messe de la fête de la Pentecôte. C'était le 27 mai 1703. C'est à ce jour et de cette façon que fut fondée la Congrégation du Saint-Esprit.  Claude Poullart sera ordonné prêtre 4 ans plus tard. Deux ans après il mourrait d'une pleurésie à l'âge de 30 ans. Il aura été le plus jeune fondateur d'ordre dans l'Eglise. Parmi les quelques écrits laissés par Poullart des Places, nous citerons ici deux extraits : l'un tiré des notes prises au cours d'une retraite pour le « choix d'un état de vie » qu'il fit à l'âge de 22 ans; l'autre tiré d'un texte qu'il a intitulé « Réflexions sur le passé », qui est le reflet de la crise spirituelle douloureuse qu'il eut à subir en 1704. Deux textes qui affineront le portrait psychologique de cette âme exceptionnelle.


 
Choix d'un état de vie (1701) 

« JE DOIS consulter d'abord mon tempérament pour voir de quoi je suis capable et me souvenir de mes passions bonnes et mauvaises, de peur d'oublier les unes et de me laisser surprendre aux autres. J'ai une santé merveilleuse quoique je paraisse fort délicat, l'estomac bon, me nourrissant aisément de toute sorte de vivres, et rien ne me laissant mal; fort et vigoureux plus qu'un autre, dur à la fatigue et au travail, mais fort ami pourtant du repos et de la paresse, ne m'appliquant point que par raison ou par ambition; mon naturel est doux et traitable, complaisant à l'excès, ne pouvant presque désobliger personne, et c'est en cette seule chose que je me trouve de la constance. Je tiens un peu du sanguin et beaucoup du mélancolique. Au surplus, assez indifférent pour les richesses, mais très passionné pour la gloire et pour tout ce qui peut élever un homme au-dessus des autres par le mérite; plein de jalousie et de désespoir des succès des autres, sans pourtant faire éclater cette indigne passion et sans faire ni dire jamais rien pour la contenter; fort discret dans les choses secrètes, assez politique dans toutes les actions de la vie, entreprenant dans mes desseins mais caché dans l'exécution; cherchant l'indépendance, esclave pourtant de la grandeur; craignant la mort, lâche par conséquent, incapable malgré cela de souffrir un affront signalé; trop flatteur à l'égard des autres, impitoyable pour moi dans le particulier quand j'ai fait une faute dans le monde; sobre sur les plaisirs de la bouche et du goût, et assez réservé sur ceux de la chair; admirateur sincère des véritables gens de bien, amateur par conséquent de la vertu, mais ne la pratiquant guère, le respect humain et l'inconstance étant pour moi de grands obstacles; quelquefois dévot comme un anachorète jusqu'à pousser l'austérité au-delà de ce qu'elle est ordonnée à un homme du monde; d'autres fois mou, lâche, tiède pour remplir mes devoirs de chrétien; toujours effrayé quand j'oublie mon Dieu et que je tombe dans le péché; scrupuleux plus qu'il ne faut, et presque autant dans le relâchement que dans la ferveur; connaissant assez le bien et le mal et ne manquant jamais pl1des grâces du Seigneur pour découvrir mon aveuglement; aimant beaucoup à faire l'aumône, et compatissant naturellement à la misère d'autrui; haïssant les médisants; respectueux dans les églises sans être hypocrite. Me voilà tout entier, et quand je jette les yeux sur ce portrait, je me trouve peint d'après nature. » « IL y A du bon parmi bien du mauvais dans la figure naturelle que je viens de tracer. Il faut que je conserve le grain et que je jette au feu l'ivraie qui serait bientôt capable d'étouffer les épis qui sont précieux et d'un bon revenu. Si j'avais le courage de brûler sans compassion les mauvaises herbes, je ne serais plus si en peine quel choix de vie j'aurais à faire».

 Réflexions sur le passé (1704) 

« Ce ne serait pas trop pour .moi que d'avoir des larmes de sang pour pleurer ma misère. Je n'ai jamais été ce que je devais être, il est vrai, mais du moins ai-je été tout autre que je ne suis. Heureux si je n'avais perdu que la moitié de ce que j'avais acquis par le moyen de la grâce. Hélas! je ne trouve plus chez moi d'attention à la présence de Dieu, je n'y pense plus dans mon sommeil, presque jamais à mon réveil, toujours distrait même dans mes prières. Plus d'exactitude pour méditer, n'ayant point de méthode ni de sujets fixes, point d'heures réglées, souvent même retranchant le temps de l'oraison aussi bien que celui de la lecture spirituelle ; toujours sans goût et sans onction, ayant perdu le don des larmes pour ce saint exercice, de même que pour la sainte communion. Plus d'attention à garder mes sens ; parlant volontiers de choses indifférentes ; regardant tout, écoutant tout ; n'ayant plus ce saint empressement pour parler de Dieu; parlant facilement d'autre chose. Plus de mépris de l'estime du monde, sensible à la réputation d'homme vertueux, affectant pour cela quelquefois ce que je ne ferais peut-être pas et à quoi je faisais auparavant peu d'attention lorsque je ne cherchais que l'estime de Dieu; devenu faiseur de compliments assez volontiers, etc. Peu de douceur dans mes paroles et dans mes manières, mais assez souvent fier, sec et dégoûté; des tons hauts, des paroles aigres, des réprimandes vertes et longues; une physionomie sombre, indice de ma mauvaise humeur; plein de sensibilité au sujet de ma famille, n'avouant qu'avec peine que mon père et ma mère sont marchands de toile et de cire, craignant même qu'on ne le sache 1 ; faisant trop peu connaître que je n'ai point de part dans la bonne œuvre qui regarde la maison des pauvres écoliers, mais ressentant au contraire quelque plaisir intérieur que des gens, qui ne me connaissent que très peu ou point du tout, me croient un homme riche qui entretient ces jeunes gens de mon bien. Peu d'exactitude enfin pour tous mes devoirs, soit par rapport à Dieu soit par rapport à mes études, ne travaillant et ne priant quasi que par boutade, transposant presque toujours les heures marquées, dérangé ainsi jusque pour les heures des repas, tantôt mangeant de bonne heure, tantôt très tard: comme à trois heures dîner, et souper à neuf. Faisant pourtant tous les jours d'assez belles résolutions de changer de vie, las malgré cela d'être si déréglé, mais ne finissant pourtant point et suivant toujours mes idées et mes caprices sans me consulter comme autrefois à mon directeur, auquel j'ai pour ainsi dire substitué mes seules imaginations dans la place.  

En un mot, il faut l'avouer devant Dieu, je ne suis plus qu'un homme qui a quelque réputation de vivre encore et qui est très certainement mort, au moins si l'on compare le présent avec le passé. Hélas! je ne suis plus qu'un masque quasi de dévotion et l'ombre de ce que j'ai été. Heureux dans mon malheur extrême si je ne vais pas plus loin, si je m'arrête ici, et si je me sers de la grâce que mon Dieu me fait de réfléchir plus sérieusement que jamais sur mon état pitoyable, pour m'empêcher de tomber dans les plus grands désordres. Ce n'est pas autrement que le pied a commencé à glisser à tant de gens d'une vertu éminente, et qui ont enfin péri funestement. Qui doit plus craindre que moi une pareille chute après avoir éprouvé toute ma vie de si fréquentes inconstances dans mes retours vers Dieu et de si longs désordres ensuite ? »  

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